John Asimakos, Rick Burns, Susan Feindel, Carol Hoorn Fraser, Jean-Pierre Gauthier, Berry Goodwin, Jack Humphrey, Cal Lane, Rita Letendre, Claude Roussel, Roméo Savoie, Nancy King Schofield, Ron Shuebrook.
L’abstraction a été la grande réussite du modernisme dans les arts visuels, censée libérer les artistes de la représentation et séparer l’art du monde. Cela ne s’est pas tout à fait déroulé ainsi.
L’abstraction revêt plusieurs significations, et dans les arts visuels, celle qui lui est le plus souvent attribuée est la « représentation non figurative ». Mais l’abstraction signifie aussi quelque chose qui représente une idée ou s’en inspire, quelque chose qui n’est pas réel, mais imaginé par l’humain. Et en ce sens, bien évidemment, tout art est abstrait. Au cours des premières décennies du XXe siècle, des peintres ont caressé l’abstraction, s’approchant de plus en plus de l’abandon pur et simple de l’image. La Suédoise Hilma af Klint a créé des toiles abstraites en 1906, de même que le peintre russe Vassily Kandinsky en 1910 (ou 1913, selon qui vous croyez). Kasimir Malévitch, un autre artiste russe, a peint un carré noir en 1915 : assurément, cela aura sonné le glas de l’art figuratif, non?
Non. Comme une lâche, la peinture est morte mille fois, et comme un certain humoriste américain, les annonces de sa mort ont souvent été exagérées. L’abstraction n’a jamais pu arrêter la représentation figurative, pas plus que la photographie (autre meurtrière présumée de la peinture), précisément en raison de sa deuxième signification – le fait qu’elle repose sur des idées. Et les idées sont tenaces, ne serait-ce que l’idée de peindre de façon non figurative.
L’abstraction englobe aussi l’art non objectif, qui tente d’éviter toute référence au réel. La peinture non figurative peut très bien demeurer inspirée d’objets familiers; l’artiste a tout simplement tant déformé ou modifié son modèle qu’il l’a rendu méconnaissable. L’art non objectif tend à être géométrique ou fondé sur des relations chromatiques, deux approches qui tentent de toucher aux frontières de la réalité. Bien entendu, on ne peut pas vraiment échapper au réel, nous y sommes confinés comme un poisson rouge dans son bocal. Mais c’est une tentative valeureuse, quoique vouée à l’échec, et à laquelle les artistes n’ont pas renoncé. Ils essaient aussi de toucher aux frontières de l’abstraction, en faisant allusion à des images sans les adopter pleinement, par exemple, en s’approchant du bord sans jamais basculer.
La sculpture, puisqu’elle fait partie intrinsèque du réel, est moins sujette à ces débats. Mais elle aussi a dû composer avec le zèle moderniste quant à la réduction. Si une sculpture « non objective » est un paradoxe, la sculpture peut être non figurative – bien qu’une sculpture soit toujours une chose, et existe ainsi toujours dans le réel (tout comme les peintures, bien entendu : nous avons simplement tendance à les prendre pour des images et non pour ce qu’elles sont réellement, à savoir des objets). Une œuvre d’art, n’importe quelle œuvre d’art, consiste essentiellement à tenter de faire passer les idées de notre tête à notre réalité. Et en tant que telles, les œuvres d’art sont aussi différentes, aussi contradictoires, aussi tiraillées et aussi révélatrices que les têtes qui les ont imaginées. En tant qu’humains, nous nous fascinons sans fin, et l’art est l’une des expressions les plus tenaces de cette fascination.
Les artistes dont les œuvres figurent dans Aux frontières de l’abstraction ont travaillé l’abstraction selon différentes approches, tantôt en rejetant pleinement l’image, tantôt en déformant et en adaptant des images du réel, tantôt encore en créant des objets sans équivalent. Toutes s’appuient sur l’art pour penser le réel différemment, et pour nous mettre au défi d’être du voyage.
Œuvre d'art : Romeo Savoie, Beuys, 1987, techniques mixtes sur toile, 183 x 366.