Curator's Notebook

Le recouvrement du premier artiste abstrait du Nouveau-Brunswick: R. D. Turnbull (1899–1950)

Dans différents récits historiques des origines de l’art abstrait au Canada, les artistes torontois Bertram Brooker et Kathleen Munn sont cités comme les premiers pionniers de l’abstraction dans ce pays, mais on n’y mentionne jamais l’un de leurs contemporains, un peintre abstrait néobrunswickois à l’abondante production du nom de Rupert Davidson Turnbull (1899–1950) ou R. D. Turnbull, qui était également branché sur les développements initiaux de l’art moderne international et directement impliqué dans une période des plus révolutionnaire de l’histoire de l’art en Amérique du Nord.

Fils de Wallace Rupert Turnbull, qui fut l’inventeur de l’hélice à pas variable et construisit la première soufflerie aérodynamique au Canada dans son laboratoire privé à Rothesay, R. D. Turnbull faisait des tableaux abstraits déjà avant 1930.Une fois diplômé de Rothesay Collegiate School au Nouveau-Brunswick, il s’inscrivit au Collège militaire royal de Kingston, puis fut étudiant à l’Université McGill à Montréal. Dans les années 1920, il étudia à l’Art Students League à New York, puis à l’Académie Scandinave et à l’Académie Lhote à Paris, ainsi qu’en Italie avec Vaclav Vytlacil, collaborant avec celui-ci à l’écriture d’un manuel de peinture. En 1935, il retourna à New York, où il enseigna à la Cooper Union et au Design Laboratory, donnant aussi des conférences au Metropolitan Museum. En 1936, il fut l’un des membres fondateurs d’American Abstract Artists (AAA) et fut membre de son comité exécutif au début des années 1940.

Organisme précurseur de l’École de New York d’expressionisme abstrait, l’AAA fut créée comme une association autogérée de peintres et de sculpteurs déterminés à faire de New York un centre de l’art abstrait en diffusant les principes de l’abstraction par l’organisation d’expositions, la présentation de conférences et la production de publications. Alors qu’il était basé à New York, lieu de naissance de l’art moderne en Amérique du Nord, et peignait à une époque où l’art abstrait faisait face à une forte résistance de la part des critiques, son travail était influencé par Kandinsky, Klee, Miró et Picasso, ce dernier étant pour lui « le plus grand artiste de notre temps – peut-être de tous les temps! », et il exposait aux côtés de ses collègues, qui comprenaient Josef Albers, Lee Krasner, Fernand Léger, L. Moholy-Nagy, Piet Mondrian et Ad Reinhardt. Des exemples de son travail des années 1930s révèlent une expérimentation avec l’élimination des éléments figuratifs dans le développement d’un langage abstrait personnel basé sur la couleur et la forme, s’étendant de l’utilisation des gestes spontanés aux formes géométriques froides.

En 1939, il déménagea à San Francisco, où il devint critique d’art pour The Argonaut et enseigna au California College of Arts and Crafts à Oakland. Constituant une anomalie dans l’art canadien, Turnbull met en pièce l’idée selon laquelle les artistes canadiens mirent du temps à adopter les idées et les formes modernes de l’avant-garde artistique internationale et affirme la présence du Nouveau-Brunswick aux premières lignes de l’abstraction dans le pays, ainsi que ses importantes contributions à son développement, en dépit de son omission totale des traitements de l’art canadien publiés jusqu’ici.

La peinture abstraite était à peine présente dans les Prairies avant 1950 et les peintres phares de l’art abstrait au Canada que furent Borduas (Montréal) et Ronald (Toronto) n’ont pas déménagé à New York avant les années 1950. Quand Turnbull est mort en 1950, une exposition en sa mémoire composée de cinquante-deux de ses œuvres créées entre 1929 et 1950 eut lieu au Musée des Beaux-Arts de Montréal. À l’époque, le critique canadien en vue Robert Ayre, qui était particulièrement impressionné par les réalisations précoces de Turnbull, observa que l’artiste « peignait non-objectivement alors que peu de Canadiens avaient pris conscience de l’abstraction …[et que son travail] devrait nous faire réaliser qu’[il] mérite d’être mieux connu dans son propre pays. »

Terry Graff
Directeur général et conservateur en chef

Des peintures de R. D. Turnbull sont en montre dans l’exposition Hors réseau : la peinture abstraite au Nouveau-Brunswick, jusqu’au 14 septembre, 2014

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octobre, 2012